Alexithymie : quand sentir ne suffit pas

Alexithymie : quand sentir ne suffit pas pour comprendre ses émotions

laetitia Par Le 03/06/2026 0

Dans NEURO ATYPIE

L’alexithymie est une difficulté encore trop peu connue : celle de ressentir sans réussir à comprendre précisément ce que l’on ressent. Certaines personnes perçoivent d’abord leurs émotions à travers leur corps, sous forme de tensions, de douleurs, de fatigue, d’oppression ou de malaise diffus, sans parvenir à mettre des mots sur ce qui se passe intérieurement.

Dans cet article, j’explore le lien entre alexithymie, émotions non identifiées et somatisation. L’objectif n’est pas de réduire les symptômes corporels à du “psychologique”, mais de mieux comprendre comment le corps peut parfois exprimer ce qui n’a pas encore trouvé de langage.

Un article pour mieux écouter ces signaux intérieurs, reconnaître la complexité du vécu émotionnel et ouvrir une autre manière de comprendre le lien entre le corps, les émotions et la parole.

1 4Il arrive que certaines personnes ressentent intensément les choses sans parvenir à comprendre ce qu’elles ressentent vraiment. Elles peuvent percevoir une tension dans le corps, une boule dans la gorge, une oppression dans la poitrine, une fatigue soudaine, un mal de ventre, une irritation, une envie de fuir ou de se couper du monde. Pourtant, lorsqu’on leur demande ce qu’elles éprouvent, les mots ne viennent pas. La réponse est souvent : “Je ne sais pas.” Et ce “je ne sais pas” n’est pas une esquive. Il peut être le signe d’une vraie difficulté à identifier ses émotions.

C’est là que l’on peut parler d’alexithymie. L’alexithymie désigne une difficulté à reconnaître, différencier et exprimer verbalement ses états émotionnels. Les recherches la décrivent comme une difficulté à être conscient de ses ressentis, à les identifier clairement et à les mettre en mots. Elle ne signifie donc pas que la personne ne ressent rien. Elle signifie plutôt que le passage entre le ressenti corporel, l’émotion et le langage est compliqué, parfois presque inaccessible.

Cette nuance est essentielle. Beaucoup de personnes alexithymiques ne sont pas froides, indifférentes ou insensibles. Au contraire, certaines ressentent profondément ce qui se passe en elles, mais l’émotion arrive sous une forme confuse, massive, corporelle, difficile à organiser. Elles sentent que “quelque chose ne va pas”, mais ne savent pas encore si ce quelque chose correspond à de la tristesse, de la peur, de la colère, de la honte, de la frustration, de la surcharge ou de l’épuisement.

 

Quand le corps ressent avant que la pensée comprenne

Dans l’alexithymie, le corps est souvent le premier à parler. La personne ne dira pas forcément : “Je suis anxieuse.” Elle dira plutôt : “J’ai mal au ventre.” Elle ne dira pas toujours : “Je suis triste.” Elle dira : “Je suis vidée.” Elle ne dira pas nécessairement : “Je suis en colère.” Elle dira : “Je suis tendue partout.” Le corps devient alors une forme de langage émotionnel, mais un langage encore non traduit.

Ce fonctionnement peut être très déroutant, aussi bien pour la personne concernée que pour son entourage. Dans une relation, on attend souvent que l’autre puisse dire ce qu’il ressent. On imagine que l’émotion est immédiatement accessible, comme si chacun pouvait ouvrir son monde intérieur et le décrire avec précision. Mais pour une personne alexithymique, la question “qu’est-ce que tu ressens ?” peut être beaucoup trop vaste. Elle suppose déjà que l’émotion soit identifiable, différenciée et disponible sous forme de mots. Or, justement, c’est cette étape qui est difficile.

Il est donc important de distinguer le fait de ressentir, le fait d’identifier et le fait de comprendre. Ressentir, c’est percevoir qu’il se passe quelque chose dans le corps ou dans l’humeur. Identifier, c’est pouvoir dire : “C’est de la peur”, “c’est de la colère”, “c’est de la tristesse”. Comprendre, c’est réussir à relier cette émotion à une situation, un besoin, une limite, une blessure ou une surcharge. Dans l’alexithymie, la première étape peut exister fortement, mais les suivantes restent floues.

Alexithymie et somatisation : quand l’émotion cherche une autre voie2 4

L’un des aspects les plus importants de l’alexithymie est son lien avec la somatisation. La somatisation désigne l’expression corporelle d’un malaise psychique ou émotionnel. Cela ne veut pas dire que les symptômes sont imaginaires. Cela ne veut pas dire non plus que la personne “invente” ou qu’elle exagère. Une douleur somatique est une vraie expérience corporelle. Simplement, cette douleur peut être influencée par des tensions émotionnelles, du stress, de l’anxiété, des conflits internes ou des vécus non identifiés.

Lorsque l’émotion ne peut pas être reconnue comme émotion, elle peut être vécue uniquement comme un problème physique. La personne ne se dit pas : “Je suis en surcharge.” Elle se dit : “Mon corps ne va pas bien.” Elle ne se dit pas : “Cette situation m’angoisse.” Elle se dit : “J’ai une pression dans la poitrine.” Elle ne se dit pas : “Je retiens ma colère.” Elle se dit : “J’ai la mâchoire serrée, le dos bloqué, la tête lourde.”

Des travaux scientifiques ont montré une association entre alexithymie et somatisation, notamment lorsque la personne présente une difficulté importante à identifier et décrire ses émotions. Une revue quantitative publiée dans le Journal of Psychosomatic Research a notamment mis en évidence ce lien entre alexithymie et symptômes somatiques.

Il faut cependant rester très prudent. La somatisation ne doit jamais servir à minimiser une douleur ou à écarter une cause médicale. Tout symptôme physique inhabituel, intense, persistant ou inquiétant doit être évalué médicalement. Mais lorsque les examens ne suffisent pas à expliquer l’intensité, la répétition ou le contexte d’apparition des symptômes, il peut être utile d’explorer la manière dont le corps exprime ce que la personne n’arrive pas encore à penser ou à dire.

Le corps ne ment pas, il traduit

Dire qu’un symptôme peut avoir une dimension émotionnelle ne signifie pas qu’il est faux. Le corps ne ment pas. Il traduit parfois une tension qui n’a pas trouvé d’autre chemin. Une émotion non identifiée ne disparaît pas. Elle continue d’agir sur le système nerveux, la respiration, le sommeil, la digestion, les muscles, la perception de la douleur et le niveau de fatigue. À force, ce qui n’a pas été reconnu psychiquement peut prendre de plus en plus de place physiquement.

C’est pour cela que certaines personnes ne repèrent leurs limites que lorsqu’elles sont déjà au bord de l’effondrement. Elles ne sentent pas progressivement la surcharge monter. Elles la découvrent lorsqu’elles ne supportent plus rien. Elles ne perçoivent pas toujours l’anxiété au départ. Elles la reconnaissent lorsqu’elle devient oppression, vertige, nausée ou crise. Elles n’identifient pas la colère tant qu’elle est encore contenue. Elles la rencontrent lorsqu’elle devient explosion, tension musculaire ou douleur.

Cette difficulté peut être liée à l’interoception, c’est-à-dire la capacité à percevoir et interpréter les signaux internes du corps. L’interoception concerne la perception de la faim, de la soif, du rythme cardiaque, de la douleur, de la fatigue ou des sensations viscérales. Des recherches récentes étudient les liens entre alexithymie, interoception et perception émotionnelle, notamment dans les fonctionnements neuroatypiques.

3 3Alexithymie, neuroatypie et surcharge émotionnelle

L’alexithymie est souvent évoquée dans le champ de l’autisme, mais elle ne concerne pas uniquement les personnes autistes. Elle peut aussi être présente chez des personnes anxieuses, traumatisées, dépressives, hypersensibles ou ayant grandi dans un environnement où les émotions n’étaient pas accueillies. Elle peut également s’observer chez des personnes très rationnelles, très adaptées en apparence, qui ont appris à fonctionner en laissant peu de place à leur vie émotionnelle.

Chez les personnes neuroatypiques, l’alexithymie peut prendre une forme particulière. Il peut y avoir une grande intensité sensorielle, une fatigue sociale importante, une surcharge cognitive, des émotions fortes, mais une difficulté à organiser tout cela en mots. La personne peut être traversée par trop d’informations internes et externes en même temps. Le bruit, la lumière, les attentes sociales, les réactions des autres, les pensées qui s’accumulent, la peur de mal faire et les sensations corporelles peuvent former un ensemble confus. Ce n’est pas qu’elle ne ressent rien. C’est qu’elle ressent parfois trop de choses à la fois pour pouvoir les nommer clairement.

Ce point est particulièrement important pour éviter les erreurs d’interprétation. Une personne qui ne verbalise pas son émotion n’est pas forcément détachée. Une personne qui dit “je ne sais pas” ne refuse pas nécessairement de communiquer. Une personne qui parle davantage de douleurs, de fatigue ou de malaise corporel que de tristesse ou d’angoisse n’est pas forcément dans l’évitement. Elle utilise peut-être simplement le seul langage disponible à ce moment-là : celui du corps.

Pourquoi l’entourage comprend souvent mal l’alexithymie

L’alexithymie peut créer des tensions relationnelles importantes. L’entourage peut se sentir tenu à distance, frustré ou impuissant. Il peut avoir l’impression que la personne ne veut pas parler, qu’elle se ferme ou qu’elle ne fait pas d’effort. Pourtant, demander à une personne alexithymique de dire immédiatement ce qu’elle ressent peut parfois produire l’effet inverse : plus on insiste, plus elle se bloque.

La pression à verbaliser peut devenir une source de honte. La personne peut finir par se dire qu’elle est anormale, incapable, compliquée ou vide. Elle peut répondre ce qu’elle pense que l’autre attend, ou se réfugier dans des explications très rationnelles. Elle peut décrire les faits avec précision, raconter ce qui s’est passé dans l’ordre, mais rester incapable de dire ce que cela a provoqué en elle.

Dans ces moments-là, il est souvent plus aidant de partir du concret. Plutôt que de demander directement “quelle émotion ressens-tu ?”, il peut être plus accessible de demander où cela se passe dans le corps, si la sensation est lourde ou agitée, si elle donne envie de fuir ou de se cacher, si elle apparaît dans certains contextes précis. Le travail ne consiste pas à forcer une émotion à sortir, mais à créer un chemin pour qu’elle devienne progressivement reconnaissable.

En thérapie : redonner des mots au vécu intérieur4 2

L’accompagnement thérapeutique de l’alexithymie demande beaucoup de délicatesse. Il ne s’agit pas d’imposer une interprétation au patient, ni de nommer l’émotion à sa place. Il s’agit plutôt de l’aider à construire progressivement une langue intérieure. Cette langue peut passer par les sensations corporelles, les images, les situations concrètes, les réactions répétitives, les symptômes, les blocages, les silences ou les moments de crise.

Le travail thérapeutique peut permettre à la personne de faire des liens qu’elle ne faisait pas auparavant. Elle peut découvrir que ses douleurs abdominales apparaissent souvent avant une situation sociale. Que ses migraines surgissent après avoir contenu une colère. Que sa fatigue brutale suit des périodes où elle s’est suradaptée. Que son irritabilité n’est pas seulement un défaut de caractère, mais parfois le signe d’une surcharge déjà avancée.

Ce cheminement redonne du sens. Là où il n’y avait qu’un symptôme, il peut apparaître un signal. Là où il n’y avait qu’un malaise, il peut émerger une émotion. Là où il n’y avait qu’une réaction incompréhensible, il peut se révéler un besoin. Ce n’est pas un travail rapide ni mécanique. C’est une lente réappropriation de soi.

Les recherches récentes sur les prises en charge psychologiques de l’alexithymie montrent que différentes approches peuvent aider à améliorer la conscience émotionnelle, l’identification des ressentis et leur expression. Une revue systématique publiée en 2024 souligne notamment l’intérêt de thérapies centrées sur la conscience émotionnelle, l’interoception, la régulation et la verbalisation, même si les connaissances scientifiques continuent d’évoluer.

Apprendre à écouter autrement ce qui se passe en soi

L’alexithymie nous oblige à changer notre regard sur les émotions. Tout le monde ne peut pas immédiatement dire “je suis triste”, “je suis inquiet” ou “je suis en colère”. Certaines personnes doivent d’abord passer par le corps. Elles doivent apprendre à reconnaître une tension, un vide, une pression, une fatigue, une accélération, une fermeture. Ce sont parfois les premières traces visibles d’une émotion encore sans nom.

Ce travail est précieux parce qu’il permet de sortir d’une vie intérieure subie. Lorsqu’une personne ne comprend pas ce qu’elle ressent, elle peut se sentir dominée par son corps, par ses réactions, par ses douleurs ou par ses silences. Elle peut avoir l’impression de ne pas se connaître. À l’inverse, lorsqu’elle commence à repérer ses signaux, même imparfaitement, elle retrouve une marge de liberté. Elle peut se reposer avant l’effondrement. Elle peut poser une limite avant la crise. Elle peut demander de l’aide avant que le corps ne soit obligé de parler trop fort.

L’objectif n’est pas de devenir capable d’analyser chaque émotion en permanence. Ce serait épuisant. L’objectif est plutôt de créer un lien plus doux entre le corps, l’émotion et la pensée. Il ne s’agit pas de tout comprendre immédiatement, mais d’apprendre à ne plus ignorer ce qui se manifeste.

8 2Conclusion : quand le corps parle avant les mots

L’alexithymie montre que ressentir ne suffit pas toujours pour comprendre. Une émotion peut être présente sans être identifiable. Elle peut traverser le corps avant d’atteindre la pensée. Elle peut se manifester par une douleur, une tension, une fatigue, une agitation ou une somatisation avant de devenir une phrase claire.

Comprendre l’alexithymie, c’est donc cesser de croire qu’une personne qui ne dit pas ce qu’elle ressent ne ressent rien. C’est accepter que certains vécus intérieurs commencent dans le corps, dans le silence, dans le flou, dans l’inconfort. C’est aussi reconnaître que la somatisation n’est pas une faiblesse, mais parfois une tentative du corps pour exprimer ce qui n’a pas encore trouvé de mots.

La thérapie peut alors devenir un espace de traduction. Un espace où l’on apprend à écouter autrement. Un espace où le corps n’est plus seulement vécu comme un ennemi ou une énigme, mais comme un messager. Un espace où, peu à peu, ce qui était confus peut devenir plus lisible, plus pensable, plus apaisé.

Quand sentir ne suffit pas pour comprendre, il ne faut pas forcer les mots. Il faut parfois commencer par écouter le corps, reconnaître les signaux, respecter le flou, puis avancer doucement vers le sens.


Sources scientifiques :

Hogeveen J., Bird G., Chau A., Krueger F., Grafman J. “Alexithymia”. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2021. Cette revue définit l’alexithymie comme une difficulté à être conscient de ses émotions, à les identifier et à les décrire explicitement.

De Gucht V., Heiser W. “Alexithymia and somatisation: quantitative review of the literature”. Journal of Psychosomatic Research, 2003. Cette revue quantitative étudie le lien entre alexithymie et symptômes somatiques.

Butera C. D. et al. “Relationships Between Alexithymia, Interoception, and Emotional Empathy in Autism Spectrum Disorder”. Autism Research, 2022. Cette étude explore les liens entre alexithymie, interoception et empathie émotionnelle dans l’autisme.

Shah P., Hall R., Catmur C., Bird G. “Alexithymia, not autism, is associated with impaired interoception”. Cortex, 2016. Cette recherche distingue l’effet de l’alexithymie de celui de l’autisme dans les difficultés interoceptives.

Tsubaki K. et al. “Psychological Treatments for Alexithymia: A Systematic Review”. Behavioral Sciences, 2024. Cette revue systématique analyse les approches psychologiques visant à réduire l’alexithymie et à améliorer la conscience émotionnelle.


 

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